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8 juillet 2022 5 08 /07 /juillet /2022 15:04

 

 

 

                    1920 (suite)

 

 

 

Accrochez-vous ! La lecture de ce chapitre risque de vous paraître longue et fastidieuse. En effet, beaucoup d'événements se sont produits au cours du second semestre de l'année 1920. Il se peut même que la fin de ce chapitre connaisse une scission.

Petit rappel du chapitre précédent :

Paul Deschanel est le président de la République ; Alexandre Millerand est le président du Conseil depuis janvier. "Alexandre Millerand, l'ancien socialiste devenu l'homme à poigne de la bourgeoisie. (...) le chef du gouvernement recrute partout des briseurs de grève (Il aura le concours de 10 000 volontaires.) [et] non content d'avoir brisé la grève de mai avec une brutalité sans précédent, [il] prétend entraîner la France dans une croisade militaire contre l'Union soviétique en envoyant un corps expéditionnaire en Pologne*."

 

Juin-juillet - Jean Cocteau est à Londres pour la version anglaise du spectacle Le Boeuf sur le toit.

Août-octobre - Jean Cocteau séjourne au Piquey (Bassin d'Arcachon), "mon île déserte".

Août - Louis Aragon séjourne à l'hôtel du Levant à Perros-Guirec (Côtes-du-Nord/Côtes d'Armor) ; André Breton est chez ses parents à Lorient (Morbihan) ; André Gide est en Angleterre avec Marc Allégret (Ce dernier est l'un des fils du pasteur Elie Allégret qui fut le tuteur de Gide après la mort de son père) ; Pablo Picasso et son épouse Olga Khokhlova passent l'été à Juan-les-Pins et rejoignent Serge de Diaghilev à Monte-Carlo.

 

Fin août - Marcel Cachin (directeur du journal L'Humanité depuis 1918) et Ludovic-Oscar Frosssard rentrent de Russie où ils ont assisté au 2ème Congrès de la IIIème Internationale. Eblouis et convertis par ce qu'ils viennent de voir et d'entendre lors de ce congrès, tous deux se lancent dans une campagne effrénée en faveur de l'adhésion du Parti Socialiste à cette IIIème Internationale. Le journal L'Humanité se transforme en organe de propagande et une campagne pro-soviétique est menée en tous lieux pour cette adhésion.

 

20 août-12 septembre - Jeux Olympiques d'Anvers (Belgique). Les Etats-Unis remportent 95 médailles, la France 41 et le pays hôte 36. 

27 août - Suicide de Lazare Kessel (frère cadet de Joseph Kessel) dans un meublé du 12 de la rue de la Sorbonne. Acteur prometteur, il avait reçu quelques semaines auparavant le prix d'excellence de tragédie pour son interprétation dans le quatrième acte de Ruy Blas. 

 

17 septembre - L'état de santé du président de la République ne s'améliorant pas, le Conseil des ministres se réunit pour décider d'une date de réunion des Chambres en session extraordinaire afin de prévoir l'élection d'un nouveau président. 

21 septembre - Le message du président de la République est lu à la Chambre des députés par son président, Raoul Péret : 

"Messieurs les députés, Messieurs les sénateurs,

Mon état de santé ne me permet plus d'assurer les hautes fonctions dont votre confiance m'avait investi lors de la réunion de l'Assemblée Nationale le 17 janvier dernier. L'obligation absolue qui m'est imposée de prendre un repos complet me fait un devoir de ne pas tarder plus longtemps à vous annoncer la décision à laquelle j'ai dû me résoudre. Elle m'est infiniment douloureuse et c'est avec un déchirement profond que je renonce à la noble tâche dont vous m'aviez jugé digne. (...) Ce sera le rôle et l'enviable privilège de mon successeur de glorifier dans quelques jours, devant le monde, l'oeuvre de la République, qui après avoir, il y a cinquante ans, sauvé l'honneur, a ramené sous nos drapeaux l'Alsace et la Lorraine. Certain de remplir le plus cruel, comme le plus impérieux des devoirs, je dépose sur le bureau du Sénat et sur celui de la Chambre des députés ma démission de président de la République."

24 septembre - Les Chambres réunies en Congrès à Versailles procèdent à l'élection du nouveau président de la République. Alexandre Millerand est élu face à un socialiste. Le jour même le président nouvellement élu désigne Georges Leygues pour être le nouveau président du Conseil. Ce dernier présente le lendemain un gouvernement - qui reprend les membres du précédent - devant les députés en prononçant le discours suivant dont voici le début :

"Messieurs, le ministère qui se présente devant vous est composé des hommes qui furent les collaborateurs dévoués de la politique à laquelle l'Assemblée Nationale a donné une considération éclatante en élevant le président du Conseil à la plus haute magistrature de la République. Appelé par la confiance du chef de l'Etat au redoutable honneur de lui succéder à la tête du gouvernement, je m'inspirerai de son exemple : je m'appliquerai à continuer son programme et son oeuvre. Les principes qui guidèrent la Cabinet sont ceux qui furent exposés aux deux Chambres, le 22 janvier dernier. Il me suffira de les rappeler brièvement.

Au point de vue intérieur : défendre les libertés et les lois ; fortifier et améliorer les institutions républicaines ; réaliser les réformes sociales attendues par la démocratie ; acquitter à nos vaillants mutilés et aux familles de nos morts glorieux la dette sacrée que nous avons contractée (voir ci-dessous la règle de grammaire) envers eux ; abréger les longues souffrances des régions dévastées, si fières, si fermes, si courageuses dans le malheur, en hâtant la reconstruction de leurs foyers ; stimuler par tous les moyens l'activité productrice du pays ; administrer nos finances avec la plus sévère économie.  

Au point de vue extérieur : exiger la stricte application des traités ; ne laisser prescrire aucun de nos droits ; faire de la Société des Nations un organisme vivant et puissant pour fermer l'ère des grandes guerres ; constituer une armée et une marine, facteur de notre politique ; maintenir notre prestige à la hauteur où l'a porté la victoire."

Après ce discours, le président de la Chambre fait savoir à Leygues que deux députés socialistes veulent l'interpeller. Bracke lui demande si le gouvernement va continuer de gêner à l'extérieur l'action du gouvernement des soviets. Leygues lui répond : "Je ne veux pas qu'on parle toujours de la Révolution russe et jamais du peuple russe. L'amitié du peuple russe, nous voulons la conserver. M. Bracke m'a demandé aussi en parlant de la Hongrie, si je voulais favoriser, en ce moment, la monarchie hongroise. (...) Mais ce que je peux lui affirmer pour maintenant et pour demain, c'est que le gouvernement n'interviendra pas dans la politique intérieure d'aucune nation étrangère."

Bracke : "Je demande si vous y comprenez la Russie."

Leygues : "Nous n'intervenons pas dans la politique intérieure de La Russie. Nous nous efforçons seulement d'en libérer nos malheureux nationaux qui y sont encore retenus prisonniers comme nous y défendons nos intérêts pour leur éviter d'être compromis. La vérité est que la France est le plus désintéressé de tous les peuples."

Berthon demande alors si le gouvernement va continuer de retenir en prison les organisateurs des grèves du 1er mai 1920 sous l'inculpation de complot. Leygues répond que le précédent Cabinet a réglé cette question et qu'il n'y a plus à y revenir.

Le gouvernement formé par Georges Leygues est investi par les députés. 

Pour la petite histoire, Georges Leygues, qui avait été ministre de l'Instruction publique et des Beaux-Arts dans les premières années du 20ème siècle, avait édité un arrêté dont "le point le plus important en était l'accord du participe passé avec l'auxiliaire avoir. Le ministre Georges Leygues admit d'abord qu'on "tolérerait" que le participe reste invariable dans tous les cas où l'on prescrit aujourd'hui de le faire accorder avec le complément : "les livres que j'ai lu ou lus", "la peine que j'ai pris ou prise". Mais, sur le refus de l'Académie, on dut restreindre cette tolérance et n'admettre l'invariabilité du participe que lorsqu'il est suivi soit d'un infinitif, soit d'un participe présent ou passé : "la femme que j'ai entendu (ou entendue) chanter", "les [chats] sauvages que l'on a trouvé (ou trouvés) errant dans les bois.**" 

 

Pendant ce temps, le franc français continue de se déprécier face à la livre sterling et au dollar. "C'était le moment de la livre à soixante francs et je me souviens qu'il disait : "Vous savez que c'est très loin de représenter la valeur réelle de la livre ; vous devriez dire à votre mari de placer au moins une partie de sa fortune en valeurs étrangères parce que, vous comprenez...***"

Si la livre sterling est chère, les fleurs, elles, ne le sont pas !

3 novembre - André Gide écrit dans son Journal : "Invité à déjeuner (...) avec Paul Valéry et Cocteau. (...) Je n'avais pas échangé trois phrases que déjà j'étais exaspéré. (...) Me voyant réduit au silence (...) Cocteau déclara que j'étais d'une "humeur exécrable"****.

 

8 novembre - La Chambre des députés vote à l'unanimité pour l'inhumation du Soldat inconnu à l'Arc de Triomphe*****.

11 novembre - La dépouille du Soldat inconnu est transférée dans une salle à l'intérieur de l'Arc de Triomphe*****.

16 décembre - André Lefèvre, ministre de la Guerre, démissionne parce qu'il est partisan d'un projet fixant à deux ans la durée du service militaire pour assurer la sécurité de la France alors que ses collègues jugent suffisante une durée de dix-huit mois. 

17 décembre - A la Chambre des députés, la séance s'ouvre sur une question du général de Castelnau : "L'Allemagne est-elle ou n'est-elle pas désarmée ? Je vous demande respectueusement de répondre à cette question et de calmer, s'il y a lieu, les inquiétudes et les émotions qui ont pu se produire dans le pays." Georges Leygues répond : "L'Allemagne est-elle désarmée ? L'Allemagne est-elle totalement désarmée ? Je dis non. Est-elle en voie de désarmement ? Je réponds oui. Désarme-t-elle de son plein gré ? Exécute-t-elle le Traité strictement ? Non. Elle élude ses obligations autant qu'elle le peut. Il y a, pour l'exécution de certaines clauses, des retards inadmissibles, qu'il faut faire cesser. (...) Au premier octobre, l'armée allemande avait été réduite à 150 000 hommes. Elle doit être réduite à 100 000 hommes au premier janvier 1921. Qu'est-ce que la France pourrait opposer à l'Allemagne si elle était obligée de faire face à une menace ou si elle était contrainte d'imposer l'exécution du traité ? La France lui opposerait un très puissant matériel et une armée de 700 000 hommes admirablement entraînés et encadrés. (...) Le pays doit être rassuré, il doit avoir confiance, il ne court aucun danger."

 

25 décembre - Raymond Radiguet qui n'avait pas vu Parade au Châtelet en mai 1917 a assisté au cours de la semaine passée à la reprise du ballet et écrit un article élogieux dans Le Gaulois. Moins élogieux est Gide qui dans son Journal écrit le 1er janvier 1921 : "Avant mon départ, été voir Parade - dont on ne sait ce qu'il faut admirer le plus : prétention ou pauvreté. (...) [Cocteau] sait bien que les décors, les costumes sont de Picasso, que la musique est de Satie, mais il doute si Picasso et Satie ne sont pas de lui.****"

 

25-29 décembre - "Dans la salle du Manège de Tours [détruite en 1940 par un bombardement allemand] (...) 285 délégués représentant 89 fédérations socialistes sur 95 se rassemblent le 25 décembre 1920, dans la matinée. C'est le jour de Noël, mais ces militants laïques n'en ont cure.*" Malgré les efforts de Léon Blum et de Marcel Sembat (entre autres) qui se prononcent contre l'adhésion à la IIIème Internationale le 26 décembre, l'issue du Congrès de Tours n'est plus un secret pour personne. Marcel Cachin, convaincu que la seule solution pour aboutir à la reconstruction de l'unité internationale est de s'entendre avec "Moscou la victorieuse" dit à la tribune que la Russie est un grand pays radicalement débarrassé de toute bourgeoisie, de tout capitalisme, dirigé uniquement par les représentants de la classe ouvrière, de la classe paysanne. Le vote qui clôture le Congrès vient confirmer que la scission est inévitable. L'adhésion à la IIIème Internationale recueille 3 208 mandats, la tendance réformiste 1 022. L'unité socialiste a vécu et la Parti Communiste (SFIC) voit le jour. 

 

Le prix Nobel de la Paix 1920 est attribué à Léon Bourgeois.

Le prix Nobel de Littérature 1920 est attribué à l'écrivain norvégien Knut Hamsun. 

Le prix Goncourt 1920 est attribué à Ernest Pérochon pour son roman Nêne.   

 

 

 

       

* Léon Blum par Jean Lacouture (Editions du Seuil, 1977)

** Le livre de l'orthographe par Bernard Pivot (Hatier, 1989) 

*** Climats par André Maurois de l'Académie française (Grasset, 1928)

**** André Gide Journal 1889-1939 (Editions Gallimard, 1951)

***** Source : site internet paris-arc-de-triomphe.fr 

 

 

 

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