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19 juillet 2022 2 19 /07 /juillet /2022 15:03

 

 

Il y a cent ans...

 

 

 

                      1922

 

 

 

On a vu dans les articles précédents qu'une (certaine) jeunesse malicieuse avait choisi de se noyer dans les pitreries, les enfantillages, les blagues de potache, pour mettre de l'animation, de la couleur, de l'ambiance à ces années d'après-guerre afin d'oublier et de faire oublier l'horreur des combats, le fracas des obus, les corps à corps à la baïonnette de la Première Guerre mondiale, conflit de plus de quatre ans (3 août 1914-11 novembre 1918) voulu par un agresseur perfide dirigeant une nation au "mépris de toute justice et de toute vérité, une régression à l'état sauvage" comme l'a écrit le philosophe Henri Bergson. Les petits plaisantins (dont certains, par la suite, imagineront leurs gags avec beaucoup trop de sérieux) sont au mitan de la vingtaine lorsque l'ennemi accepte de signer l'armistice. Ils sont jeunes, à peine sortis d'une adolescence qu'ils n'ont pas connue, ont porté l'uniforme durant plusieurs années bien qu'ils abhorrent toutes les guerres et n'accepteraient dans leurs rangs aucun planqué. 

Comme l'a écrit André Maurois en 1931 : "La victoire avait éveillé de grandes espérances. Les meilleurs des jeunes hommes avaient cru que le monde serait transformé par elle. (...) La déception semblait d'autant plus injuste que l'attente avait été plus généreuse. Les combattants n'étaient pas au pouvoir. Entre les classes, l'égoïsme et l'ignorance creusaient de nouvelles tranchées. Les méthodes qui devaient instaurer le bonheur préparaient le désordre et le chômage.*"                  

Afin de faire oublier la morosité ambiante, l'inflation, les licenciements, les dadaïstes font déjà, à leur façon, le buzz en chahutant lors de spectacles créés par celles et ceux qu'ils détestent, en faisant des procès d'intention à des écrivains qu'ils haïssent, en faisant le coup de poing au propre comme au figuré afin de choquer la bien-pensance, de scandaliser la bonne bourgeoisie, d'écarter celles et ceux qui ne sont pas - ou ne veulent pas être - de leur monde, d'être vus et remarqués par les média dont ils sont eux-mêmes les rédacteurs en chef de certains d'entre eux. S'il y avait eu des journaux télévisés de 20 heures, le présentateur aurait dû, quasiment chaque soir, se fendre d'un communiqué sur la dernière facétie, le dernier happening du groupe dada ou des surréalistes, obligeant tout bon père de famille à éteindre le poste parce que "certaines images risquent de choquer les plus jeunes téléspectateurs ainsi que les personnes les plus psychologiquement fragiles".       

Quelquefois je me demande comment se seraient passées les Années folles si Facebook, Instagram et Twitter avaient existé. Les moindres faits, gestes et dires, volontaires ou inconscients, des artistes, peintres, poètes dadaïstes et autres auraient été scrutés à la loupe par des internautes qui s'autoproclament influenceurs mais plutôt manipulateurs, avides de répandre chez les esprits les plus faibles en les déformant les derniers cancans, les derniers chats, les dernières vidéos de leurs idoles devenues souffre-douleur, qu'ils auraient immédiatement et vivement commentées sur les réseaux en les accompagnant de commentaires racistes, sexistes, haineux et vengeurs censés faire rire les accros aux écrans qui auraient mis les protagonistes à cran. Breton injurié, Aragon vilipendé, Cocteau ridiculisé, Tzara malmené, Man Ray rayographié. Dans les années 20, on peut rire de tout, faire capoter une représentation théâtrale par caprice, stigmatiser par une mauvaise note des personnes qu'on ne fréquente pas ou peu parce qu'on n'a rien d'autre d'intéressant à faire. Ces polémiques - souvent beaucoup de bruit pour rien - rendent ces années vraiment folles. Les années 20, c'est top à la vacherie ! 

 

 

2 janvier - André Gide reçoit un pneumatique (à l'époque on ne parlait pas encore de mail) de Walter Rathenau, homme politique allemand, ministre de la Reconstruction de mai à octobre 1921, "exprimant son désir de ne point quitter Paris sans m'avoir revu**". La rencontre a lieu à l'hôtel de Crillon. "Sa main n'a presque jamais quitté mon bras durant toute la conversation, dont "l'Europe entière court à l'abîme" était le refrain**." Nommé ministre des Affaires étrangères un mois plus tard, il sera assassiné à Berlin le 24 juin 1922.

 

6 janvier - Une entrevue entre Aristide Briand et David Lloyd George a lieu à Cannes. Le Premier ministre britannique propose au président du Conseil d'accepter l'octroi à l'Allemagne d'un moratoire permettant de sauver le mark. En contrepartie, les Anglais s'engagent à aider militairement la France en cas d'attaque allemande. Puis on convient de réunir à Gênes une nouvelle conférence où seront conviés vainqueurs et vaincus afin de réorganiser une Europe encore troublée. Briand penche pour ce compromis. Mais le président de la République et la presse nationaliste française dénoncent cette dangereuse politique. Rappelé à Paris par Millerand, Briand doit quitter Cannes prématurément. Attaqué de toutes parts lors d'un débat le 12 janvier à la Chambre, Briand n'attend pas le vote défavorable des députés pour quitter l'hémicycle en disant : "Voilà ce que j'ai fait ; voilà où nous en étions quand j'ai quitté Cannes ; d'autres feront mieux !" Il porte la démission de son gouvernement au président de la République qui demande à Raymond Poincaré d'en former un nouveau. Au sujet de la démission de Briand, un chroniqueur écrit : "M. Briand vient de se heurter à une sorte de réaction de pudeurs nationales contre les esquisses de flirt économique avec l'Allemagne." 

 

10 janvier - Ouverture au 28 de la rue Boissy d'Anglas du cabaret "Le Boeuf sur le toit" à quelques portes du domicile du barde breton Théodore Botrel (n°21) et à côté du lieu où mourut Lully en 1687 (n°30). Mais là on y joue pas la même musique : Jean Wiener est au piano, Jean Cocteau à la batterie.   

 

15 janvier - Le nouveau ministère dont douze membres appartenaient au précédent, se présente devant les députés. Dans son discours d'investiture, Poincaré réduit au minimum les problèmes de politique intérieure. Il fait graviter les problèmes les plus importants autour du paiement des Réparations. "L'Allemagne peut payer, dit en substance Poincaré, car elle organise sa misère apparente en avilissant sa monnaie, mais ses industries et son commerce sont prospères." Le gouvernement obtient la confiance par 472 voix contre 107. 

André Gide qui avait rencontré Walter Rathenau à Colpach (Grand-Duché de Luxembourg) deux ans plus tôt, avait entendu le futur ministre des Affaires étrangères de la République de Weimar lui dire que "l'état financier de l'Allemagne, dont la richesse (...) n'était point monétaire, mais dans toute sa force de production et dans la valeur ouvrière de son peuple, de sorte qu'elle ne commencerait à se relever (...) qu'à partir du jour où la valeur du mark serait réduite à zéro, et où elle serait forcée de repartir à neuf, sur des bases non conventionnelles mais réelles**". 

Au début de la législature, les gouvernements Millerand (1920), Leygues (1920-1921) et Briand (1921-1922) avaient bénéficié d'une large majorité englobant même les Radicaux. Mais l'intransigeance à l'égard de l'Allemagne, la question du vote des femmes favorisent le retour des Radicaux dans l'opposition.

 

Janvier - Parution d'une version traduite en français moderne de La Chanson de Roland par Joseph Bédier de l'Académie française. Document célèbre du fonds de la Bibliothèque bodléienne d'Oxford écrit vers 1120, ses 4002 vers ont été écrits dans un français qui se parlait en Angleterre après sa conquête par Guillaume le Conquérant.        

5 février - Décès du marchand d'art Paul Durand-Ruel. Il avait découvert le travail de Monet, Pissarro, Sisley, Degas, Renoir, Manet dans les années 1870 et avait organisé la deuxième exposition impressionniste dans sa galerie en 1876. Outre sa galerie parisienne, il avait ouvert une galerie à Bruxelles et à Londres. 

17 février - Une assemblée générale dada se tient à la Closerie des Lilas en vue de la préparation d'un "Congrès pour la détermination des directives et la défense de l'esprit moderne" voulu par André Breton. Tzara est hostile à la tenue d'un tel congrès. Lui et une quarantaine de participants torpillent l'initiative de Breton. Jean Cocteau soutient Tzara et signe la motion qui vise à censurer le congrès avec ces mots : "Tzara est mon ami". Cocteau devient plus anti-Breton que jamais. Breton et Aragon se brouillent avec Tzara.

23 février-15 mars - Exposition Henri Matisse chez Bernheim.

25 février - Exécution devant la prison de Versailles de Henri Désiré Landru.

9 mars - Puisque ce blog se nomme Louisiane.Catalogne, nous ne pouvions pas ne pas citer cette phrase de Ernest Hemingway relevée dans une lettre qu'il a adressée ce jour-là à son ami Sherwood Anderson : "Votre livre m'a l'air formidable. A payé votre voyage à La Nouvelle-Orléans - pas vrai ? Payé pour aller à La Nouvelle-Orléans ? - hein ? Je voudrais pouvoir travailler comme ça."      

Mars - Paul Eluard fait paraître un recueil de poèmes intitulé Répétitions (édité au Sans Pareil) avec des illustrations de Max Ernst.

Parution de la nouvelle mouture de Littérature voulue par André Breton. 

Les couples Paul et Gala Eluard / Max et Lou Ernst passent les fêtes de Pâques à Imst au Tyrol. 

Mars-avril-mai - Jean Cocteau est alité pendant trois mois à cause d'une lésion inflammatoire des nerfs (névrite). Il part ensuite se reposer à Saint-Clair (Le Lavandou, Var) avec Raymond Radiguet pendant cinq mois.  

 

10 avril-19 mai - Conférence de Gênes : Poincaré ayant refusé d'y aller personnellement, c'est le ministre de la Justice Louis Barthou qui dirige la délégation française. Interdiction lui a été faite de faire la moindre concession sur le désarmement et les Réparations. Au cours de cette conférence économique internationale, on y discute Réparations et dettes russes. 

28 avril - Décès de Paul Deschanel à l'âge de 66 ans. Après une licence en lettres (1873) et une licence en droit (1875), il entre en politique, est nommé sous-préfet de Dreux (1877) puis sous-préfet de Brest (1879) avant d'être nommé préfet de Meaux (1881). Il est élu député d'Eure-et-Loir en 1885 et est constamment réélu jusqu'aux élections législatives du 16 novembre 1919 sous l'étiquette Républicain de gauche. Il est vice-président de la Chambre des députés en 1896 et président de la dite Chambre entre 1898 et 1902 puis entre 1912 et 1920. En janvier 1920, il est élu président de la République mais démissionne en septembre de la même année (voir les chapitres n°3 et 4). En janvier 1921, il est élu sénateur d'Eure-et-Loir.     

 

1er mai - Création à l'Opéra de Paris du ballet Frivolant sur une musique de Jean Poueigh, des décors et des costumes de Raoul Dufy.  

  

        

 

 

* Le Cercle de famille par André Maurois de l'Académie française (Editions Bernard Grasset, 1932)

** André Gide Journal 1889-1939 (Editions Gallimard, 1951)

  

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